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Héritages invisibles

(Nouvelle)

Vevey, bord du lac Léman, soirée d’été

 

Ce soir, je me sens lasse - peut-être à cause de cette chaleur étouffante - et je n’ai pas la force de résister à ce corps qui me fait mal. J’aperçois une roche tendre et je m’y dépose délicatement. Autour de moi, des baigneuses s’agitent dans les courants chauds mais je n’y prête pas attention. Mon regard se perd d’abord sur les sommets qui me font face, ceux-là même qui à mon arrivée à Vevey m’avaient tiré une larme. Des êtres majestueux vêtus de forêts enchanteresses. Leurs reflets dans le Léman parviennent jusqu’à moi et je deviens leur prolongement. Cette image m’apaise et je me mets à fixer l’eau, comme hypnotisée. Le temps se fige dans un silence cotonneux. Seul le bruit de ma respiration, accordé à la brise presque imperceptible, flotte dans mes oreilles. Un visage apparaît soudainement sans que je m’en étonne. Il me sourit dans des traits féminins qui me sont familiers. Avec le plus grand calme, je me surprends à soutenir son regard, profond, infini même. Je distingue d’ailleurs mal le reste de son visage pourtant bien présent. Et cette chevelure immense s’évaporant dans les ombres du lac. Tout autour d’elle, des ondulations - petites puis plus amples -, comme une respiration. Elles semblent vouloir venir jusqu’à moi. Je me baisse alors pour les atteindre, caresser la surface de cette peau venue d’un autre temps. De doux frissons me traversent et je la reconnais. Souvenir d’une photo retrouvée dans un tiroir chez ma grand-mère. Sa mère, Madeleine. Elle porte un large chapeau orné de plumes et arbore un sourire complice. Assise devant le grand miroir pailleté de sa chambre, ses yeux pétillent des souvenirs de scène qu’elle n’aura jamais eus. Autant de chapeaux, perruques et costumes occupent les lieux, tels des esprits errants en attente de trouver la lumière. De son index frêle, elle effleure ses rides, comme pour les compter, se rappeler son âge. Aucun regret n'alourdit ce portrait. Elle sait que son rêve se réalisera.

 

Aujourd’hui, dans cette eau bleu-turquoise, je la retrouve dénudée de ses accessoires mais toujours aussi belle. Alors que ma main frôle l’une des siennes, désormais apparente, je suis happée par une tendresse angélique. Je ressens sa chaleur, non pas comme celle, accablante, qui s’abat ce soir, mais une chaleur originelle, indéfinissable ; celle d’une joie pure qui prend sa source dans le cœur et se propulse dans tout le corps. Tel un courant électrique, elle me traverse de part en part et se transforme en une douleur aussi vive que l’amour que je reçois. Une douleur sans âge, voyageant depuis des siècles de corps en corps, de femmes en femmes, prête à s’extirper de nos chairs. Par de violents spasmes, je la sens se frayer un chemin jusqu’à venir briser, en un éclat, la couche la plus superficielle de ma peau. Mon cœur s’emballe alors dans un rythme chaotique et je sens d’énormes gouttelettes glisser le long de mes tempes brûlantes. Le lac, le visage, mon corps assis sur cette roche. Ne pas perdre pied. J’ai à peine le temps de me ressaisir qu’un gosse posté à quelques mètres de moi saute à l’eau et m’éclabousse. D’abord furieuse, je me ressaisis rapidement en goûtant la fraîcheur de l’eau. Je n’ai plus mal. La douleur si intense juste avant s’est totalement dissipée. Et le visage a disparu.

 

Vevey, appartement de la vieille ville, quelques heures plus tard

 

23h, j’entends résonner le piano du voisin depuis mon lit où je me suis assoupie. Un Nocturne que j’affectionne particulièrement. J’aimais le jouer enfant, dans l’intimité des seules touches noires et blanches. Assommée par cette rencontre au bord du lac, je me lève difficilement et me dirige vers la cuisine, portée par la mélodie. La bouche pâteuse et les yeux gonflés d’une chaleur humide, je plonge ma tête sous le robinet glacial. Je bois en haletant, on dirait un animal assoiffé. Je ris en voyant mon reflet sur le piano de la cuisine. Les cheveux ébouriffés, miroitant sur cet autre instrument qui lui aussi a sa propre musique. J’entrevois alors une amorce de sourire, complice lui aussi. Seule chez moi, encore imprégnée de cette apparition, j’ai subitement envie de danser. Comme lorsque j’étais enfant, libre, libre, libre ! I'm alive de Céline Dion s’enclenche dans ma tête et mon pas s’harmonise au rythme qui se joue. À la mélancolie de Chopin succède le feu sacré de l’icône Québécoise. Alors que mes bras commencent à s’animer eux aussi, c’est le visage de ma mère qui apparaît. En sueur lorsqu’elle dansait la nuit durant sur des rock endiablés. Je me souviens de sa joie et de son énergie qui transperçaient la piste. Ce soir, elle danse encore, jusqu’à moi.

 


Vevey, même lieu, le temps s’est arrêté…

 

Cette nuit je ne dors pas, je danse de tout mon être. Une vitalité nouvelle m’habite et je m’y abandonne. Je respire à grandes enjambées dans le salon de mon appartement qui se demande si une nouvelle locataire n’aurait pas débarqué sans prévenir. Il n’a pas tout à fait tort car de nombreuses femmes m’accompagnent désormais, toutes celles sans qui je ne serais pas là. Il est maintenant 2h et la musique ne cesse de naviguer dans chaque atome de nos corps bien vivants.

 

4h, à bout de souffle, je m’effondre sur le sol frais de ma chambre. Étendue de tout mon long, presque nue, je compte les vies qui habitent mon corps, ces constellations caramel jusqu’au coin de mes seins ; petites et grosses pépites offertes en héritage. Cette nuit, je ne dors pas, je nous vois, comètes désormais libres et immortelles.

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